TORONTO - L'épidémie mortelle et à l'échelle nationale d'une bactérie auparavant peu connue, la listériose, a placé la sécurité alimentaire à l'avant-plan des préoccupations des Canadiens en 2008.
Mais les experts affirment que la population se trompe si elle croit qu'éviter de manger des viandes froides Maple Leaf compte parmi les mesures clés pour demeurer, en 2009, à l'abri des maladies d'origine alimentaire.
En l'absence de modifications dans la manière dont les éclosions de maladies d'origine alimentaire sont détectées puis gérées dans le secteur de la vente de gros, les Canadiens devraient s'attendre à ce que le nombre d'éclosions de ces maladies demeure stable ou qu'il puisse même augmenter, estime Rick Holley, professeur de science alimentaire à l'Université du Manitoba.
"Les organismes à l'origine des maladies d'origine alimentaire pourraient changer, mais très peu de choses ont été faites pour réduire la fréquence de leur éclosion au Canada", a affirmé M. Holley.
Environ 40 pour cent des aliments produits au Canada sont manufacturés en vertu des réglementations fédérales, alors que le reste est sujet aux directives provinciales. Le professeur Holley estime que ces juridictions multiples peuvent engendrer des problèmes de coordination.
"Si quelqu'un me dit 'je n'achèterai plus jamais de viande Maple Leaf parce qu'elle est très risquée et l'entreprise ne sait pas ce qu'elle fait, je vais dorénavant acheter local', je lui réponds de reconsidérer son raisonnement. Le producteur local ne se plie pas aux réglementations fédérales."
Selon le professeur, s'il existait une base de données nationale sur centralisant les informations sur les maladies d'origine alimentaire, les experts en produits alimentaires pourraient mieux identifier les risques pour ensuite les gérer.
"Si nous poursuivons dans la même direction, la fréquence de l'éclosion des maladies d'origine alimentaire au Canada ne changera pas, sauf qu'elles augmenteront au même rythme que la population."
Le vice-président exécutif et vétérinaire en chef de l'Agence canadienne d'inspection des aliments (ACIA), Brian Evans, a quant à lui affirmé que l'agence fédérale était "très engagée" à mettre sur pied une telle base de données.
"Mais en même temps, nous sommes conscients des limites. Aucun système de sécurité alimentaire ne sera parfait et nous ne pourrons jamais éliminer tous les risques de l'approvisionnement alimentaire", a ajouté M. Evans.
Au mois d'août, l'entreprise Les Aliments Maple Leaf avait rappelé des produits de charcuterie prêts-à-manger. L'éclosion de listériose à l'échelle nationale a fait 20 morts et originait d'une usine torontoise de l'entreprise.
La listériose, méconnue en dehors du cercle des experts en sécurité alimentaire, est devenue une expression familière et plusieurs ont été choqués d'apprendre - par le biais de messages répétés à la fois par les représentants de l'inspection des aliments et du président de Maple Leaf, Michal McCain - qu'elle se trouvait partout.
"La sécurité alimentaire est devenue un enjeu préoccupant en 2008 - pas nécessairement pour les bonnes raisons, mais je crois tout de même que dans l'ensemble, cela est positif, a affirmé M. Evans, de l'ACIA. Je crois que c'est important que les gens aient une compréhension des enjeux."
La population est plus familière avec les éclosions d'autres maladies d'origine alimentaire comme l'E.coli ou la salmonelle, puisque les probabilités d'infections sont plus grandes que pour la listériose. Seulement une sous-espèce de la listériose provoque la maladie chez les humains et ce ne sont que les personnes âgées, ceux dont le système immunitaire est affaibli et les femmes enceintes qui peuvent être affectés.
Les efforts de M. McCain et de M. Evans pour éduquer le public semblent avoir fonctionné, du moins pour Maple Leaf. Les chiffres de l'entreprise révèlent que la confiance des consommateurs au début décembre était de 91 pour cent, comparativement à 64 pour cent au lendemain du rappel de ses produits.
"Au niveau de la sécurité alimentaire, c'est certainement une année charnière pour le pays et pour plusieurs raisons", a affirmé M. McCain.
En septembre, le premier ministre Stephen Harper avait annoncé la tenue d'une enquête sur l'éclosion de la listériose. A la fois le dirigeant de Maple Leaf et le syndicat représentant les inspecteurs de l'ACIA souhaitent que cette promesse se concrétise. Mais le cabinet du premier ministre n'a pas répondu aux questions à ce sujet.
Maple Leaf a travaillé très fort afin de redorer son blason en implantant des procédés sanitaires très stricts et des protocoles pour tester les produits, mais certains croient que l'entreprise n'a jamais été à l'origine du problème.
Le vrai risque réside dans un manque continu de ressources qui lie les mains aux employés de l'Agence canadienne d'inspection des aliments, a affirmé le président du Syndicat de l'agriculture de l'Alliance de la fonction publique du Canada.
"Ils prennent les mesures appropriées pour améliorer les déficiences du programme mais ils n'ont pas les ressources pour le faire marcher correctement", a affirmé Bob Kingston. "La balle est maintenant dans le camp du gouvernement. L'ACIA essaie de faire les changements adéquats mais ils ont simplement besoin de personnel pour les mettre en oeuvre. Si le gouvernement ne bouge pas, nous pourrions nous enfoncer dans une situation encore pire que celle dans laquelle nous nous trouvions."
"L'ACIA fait effectivement face à des défis, mais il n'y a pas eu de coupes dans les budgets à la suite des bouleversements économiques", a répliqué M. Evans.
Au moment où Maple Leaf a commencé à faire les manchettes, M. Kingston, du Syndicat de l'agriculture, avait entamé une campagne contre la décision gouvernementale de diriger l'industrie vers son autoréglementation.
Selon ce dernier, les inspecteurs nagent dans la bureaucratie et sont incapables de garder un oeil adéquat sur les usines. "Et c'est pour cela que ce qui est arrivé à Maple Leaf a duré aussi longtemps sans que personne ne le remarque", a-t-il conclu.
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